J'ai chaud. "Comme tout le monde".
Enfin, non. Depuis ma chambre relativement fraîche de mon pavillon bourgeois, je fais défiler laconiquement les réseaux sociaux en naviguant entre climatosceptiques qui parlent de climatiseurs et militant·es de longue date qui continuent de répéter inlassablement les mêmes messages dans l'espoir que "ça prenne". Le ventilateur permet d'évaporer la sueur qui ne cesse de s'échapper de mon corps depuis près d'une semaine.
J'ai le souvenir qu'on a largement ignoré la canicule de 2022 en Inde et au Pakistan, qui nous paraissait alors lointaine. Maintenant que c'est chez nous, chacun réfléchit à comment s'adapter.
Comme beaucoup, j'ai revu mes plans cette semaine. Pas de périple au long cours qui devait me servir de préparation pour ce qui m'attend dans quelques semaines. Plus de festoches, de compétition sportive, de sorties. On annule tout, et heureusement.
Dans mon sport — le cyclisme d'ultra-endurance — l'adaptation est l'une des clés qui permettent de passer à travers les moments les plus difficiles. Néanmoins, ce sont surtout les mois de préparation du corps, du matériel et la répétition face aux épreuves qui permettent de prendre les meilleures décisions et d'anticiper les "gros" problèmes.
Aujourd'hui, on se rend compte dans notre pays que l'on sait s'adapter, mais qu'on a raté la prépa.
Depuis quelques années, ma faible contribution aux réseaux sociaux s'est toujours limitée à rester assez consensuelle. Parler de mes courses — à pied ou à vélo — et de mes moments de bonheur personnel, simulant un monde où tout va bien, afin de ne pas générer trop d'interactions clivantes et d'être pris moi-même au jeu de mes propres contradictions.
Je crois néanmoins qu'entre la team "Don't look up" et la colère légitime de celles et ceux qui nous alertent depuis des années en cherchant à renouveler les façons de transmettre leurs connaissances, les "simples" citoyens comme moi devront davantage se manifester.
Après avoir traversé une semaine pareille, tout le monde se retrouve avec une liste de questions dont les réponses ne sont pas évidentes.
Comment faire du sport ?
Comment m'occuper de mon animal de compagnie ?
Comment cultiver mon potager ?
Comment occuper mes enfants ?
Comment se projeter dans le futur ?
Au fond, on ressort des placards la to-do de 2020 pendant les épisodes de confinement. Mais là, c'est la nature qui nous confine.
En tant que contributeur encore massif à cette fuite en avant, malgré tous les efforts consentis à titre individuel, nous — les "gens normaux" — devons maintenant prendre le relais de celles et ceux qui ont compris avant nous.
Passée la frustration du dossard annulé sur l'évènement qu'on préparait, du "concert de notre vie" ou tout simplement de pouvoir sortir profiter du début de l'été, quelles sont les questions auxquelles on doit répondre, celles dont on doit débattre entre amis ?
Installer ou pas la clim ?
Changer notre mode d'alimentation ?
Repenser notre façon de voyager ?
Réorganiser l'articulation entre les systèmes de travail, d'éducation et de santé ?
Il nous faut trouver le moyen d'arrêter l'évitement et d'accepter la confrontation des idées dans nos sphères les plus proches, maintenant qu'on en comprend toutes et tous les conséquences.
D'abord, en s'informant (et bien). J'ai la modeste prétention d'avoir fait un bout de chemin sur ce sujet, ce qui m'a déjà amené à revoir certains choix : devenir végétarien, ne plus prendre l'avion, réduire ma consommation de vêtements (et oui, je suis tout le temps habillé "pour aller courir", mais c'est aussi par conviction).
Ensuite, en s'engageant individuellement, à notre échelle. Je pense que je suis à cette étape où je dois davantage contribuer à l'effort associatif bâti depuis des années par tant de personnes que je regarde admirativement sans lever le petit doigt.
Enfin, l'étape ultime : trouver ce "sweet spot collectif" où, malgré nos expériences et points de vue différents, nous dépasserons la volonté d'une petite minorité qui cherche à diviser pour mieux régner, afin de mettre en action les solutions qui existent déjà et ne demandent qu'à l'être.
Je pense particulièrement à mes camarades de promotion d'école d'ingénieur. En 2008, on nous disait qu'on était "l'élite" qui transformerait le monde. C'était juste, mais peut-on être durablement satisfait de la direction que nous contribuons toutes et tous à donner à notre planète — je m'inclus en premier lieu ?
Nous le faisons pour une raison légitime à titre individuel. On cherche à se protéger en tirant profit de l'avantage systémique que nous confère notre job.
Pourquoi devrais-je me sacrifier plus que les autres ?
J'ai l'impression de voir cette question rhétorique dans nos comportements.
Le dilemme du prisonnier à l'échelle mondiale. Le "Qui perd perd" international.
La chaleur retombe doucement et, avec elle, j'espère que notre colère légitime, elle, restera, pour que nous soyons déterminés à essayer des choses.
Dans un mois, j'enfourcherai mon vélo pour vivre écologiquement — mais égoïstement — ma façon de voyager seul.
Ensuite, il sera temps de revoir mes priorités. D'adapter encore davantage mon rôle dans la société pour permettre au plus grand nombre de juste vivre.
Au moins essayer.